A mes petits Frères du Ciel

S. Thérèse de Lisieux

[publié dans "Thérèse de Lisieux", n.741, Janvier 1995]

Thérèse, adolescente, priait ses petits frères et soeurs du Ciel qu'elle n'avait d'ailleurs pas connus. Elle croyait tant à la puissance de leur intercession qu'elle s'adressa à eux pour être délivrée de ses scrupules lors du départ de Marie, sa marraine, pour le Carmel. Sa prière fut exaucée!

"Le mérite ne consiste pas à faire ni à donner beaucoup, mais plutôt à recevoir, à aimer beaucoup",avait écrit Thérèse autrefois (LT 142).

Selon un tel "ordre du mérite", les Saints Innocents se trouvent en bonne place, eux qui n'ont rien fait - sinon se laisser prendre leur vie d'un jour - et qui ont reçu "gratuitement" "les immenses richesses du Paradis". Depuis I'été 1896, où elle a redécouvert les plus beaux textes sur I'enfance, Thérèse pense beaucoup aux Innocents. Pendant sa retraite de septembre, elle peint, en double exemplaire, une image souvenir de ses quatre petits frères et soeurs, morts bébés.

La bienhereuse Zélie Martin,
mère de Thérèse.

Au verso, elle transcrit des versets scripturaires très significatífs, entre autres ceux-ci"Heureux ceux que Dieu tient pour justes sans les oeuvres, car à I'égard de ceux qui font les oeuvres la récompense n'est point regardée comme une grêce, mais comme une chose due... C'est donc gratuitement que ceux qui ne font pas les oeuvres sont justifiés, par la grâce, en vertu de la rédemption dont Jésus-Christ est l'auteur (Saint Paul aux Romains, 4,4 et 3,24)."

C'est une trouvaille de Mère Agnès de Jésus d'avoir mis ce texte en épigraphe à ces couplets. Ils en reçoivent un éclairage puissant. Le ravissement et I'envie de Thérèse en présence de tels "conquérants parvenus sans combats à la gloire" prennent alors tout leur sens. Ils proclament la miséricorde gratuite, voire scandaleuse, déployée en faveur d'enfants qui n'ont jamais eu I'usage de leur volonté, et pour qui "le Sauveur" seul "a remporté la victoire".

Sa situation, elle le sent, n'est pas sans analogie avec la leur. Qu'a-telle fait en sa "courte vie" (cf. PN 46,4) ? Rien, en regard de ce qu'elle rêvait d'entreprendre pour I'Aimé:"Je sens le besoin, le désir d'accomplir pour toi, Jésus, toutes les oeuvres les plus héroïques..." (Ms B, 2 v°). Au lieu de cela, elle reconnaitra bientót : "Je n'ai pas d'oeuvres !" (CJ 15.5.1) Aucune amertume, aucune frayeur en ce constat. II y a dix ans, ses "petits frères du ciel" I'avaient libérée du tourment des scrupules, I'établissant enfin dans "la paix" (Ms A, 44 r°). Aujourd'hui, leur exemple lui épargne, à l'approche de la mort, I'angoisse des "mains vides"; il la comble méme de joie:"L'est justement ce qui fait ma joie, car n'ayant rien, je recevrai tout du bon Dieu" (CJ 23.6.1).

Elle va plus loin. Pour que ce "mystère de miséricorde" se déploie plus largement, elle paraît bien "souhaiter la mort" à beaucoup de petits baptisés, comme elle le faisait autrefois à ses père et mère dans ses "excès d'amour" (Ms A, 4 v°). Et ce n'est pas d'abord "pour qu'ìls aillent au Ciel" mais pour offrir à Jésus ces "fleurs fraïches écloses" qui ont sa préférence ; pour lui procurer au maximum "la douceur de donner" (LT 142), en comblant ces Innocents "sans mesure".

Impossible de comprendre, en dehors de cette perspective, les strophes 10 et 11 du poème. Thérèse n'y manifeste aucun instinct morbide mais bien son "amour extréme" pour Jésus. D'ailleurs, n'est-ce pas à sa propre mort prématurée qu'elle consent du méme coup?

Son état s'aggrave très vite, depuis novembre. L'arrière-pian doctrinal une fois bien éclairé, on reçoit mieux ce poème trop naïvement descriptif. Sans doute Thérèse s'attarde-t-elle avec complaisance à "friser" ces petits Innocents, au long des cinq premières strophes (comme Marie, au matin de la véture de sa filleule, fignolant les boucles de celle-ci quelques minutes avant la cérémonie, au point que la novice suppliait "Assez! assez!"... ). Mais elle n'est pas dupe de sa propre imagerie. A Mère Agnès, trop encline aux interprétations superficielles, elle rappellera bientôt avec sagesse:"Les saints Innocents ne seront pas de petits enfants au Ciel; ils auront seulement les charmes indéfinissables de I'enfance. On se les représente "enfants" parce que nous avons besoin d'images pour comprendre les choses spirituelles" (CJ 21/26.5.9).

C'est bien à un univers spirituel, radieux de fraicheur, de lumière et de joie, que nous renvoient fleurs, enfants et monde stellaire. A la fin de la str. 8, Thérèse se manifeste: c'est elle qui voudrait "caresser la Face de Jésus".... Ce que sa tendresse d'épouse ne lui a jamais permis (car, dans les Ecrits, c'est toujours I'Epoux qui donne le baiser), I"'enfantine audace" des petits, auxquels elle s'assimile par une ruse d'amour, I'y autorise enfin. En se mettant en scène à partir de la str. 9, elle donne une force véritable à la fin du poème (str. 9-11).

Cohérente, Thérèse ne se paie pas de mots. Elle veut "rester petite"? Une excellente occasion lui en est offerte le soir même du 28 décembre 1896. Les soeurs ont exprimé le désir d'entendre chanter, en cette fête des Saints Innocents (jour de licence) le poème nouvellement compose. Mère Marie de Gonzague acquiesce d'abord. Mais tandis que la communauté est "sous le charme", elle se fàche. Ce succès, estime-t-elle, ne peut contribuer "qu'à entretenir I'orgueil de soeur Thérèse". Mais celle-ci reste sereine. Elle est "si petite" désormais qu'elle n'a méme pas "fair de le sentir et d'en souffrir..." (cf. LT 241).

[D'après Introduction poésie 44 - Edition du Centenaire]

A mes petits Frères du Ciel   [PN 44 – 28 décembre 1896]

1. Heureux petits Enfants, avec quelles tendresses
Le Roi des Cieux
Vous bénit autrefois et combla de caresses
Vos fronts joyeux !
De tous les Innocents vous étiez la figure
Et j'entrevois
Les biens que dans le Ciel vous donne sans mesure
Le Roi des rois.

2. Vous avez contemplé les immenses richesses
Du Paradis
Avant d'avoir connu nos amères tristesses
Chers petits Lys.
O Boutons parfumés! moissonnés dès l'aurore
Par le Seigneur
Le doux Soleil d'Amour qui sut vous faire éclore
Ce fut son Coeur!...

3. Quels ineffables soins, quelle tendresse exquise
Et quel amour,
Vous prodigue avec joie notre Mère l'Eglise
Enfants d'un jour !...
Dans ses bras maternels, vous fútes en prémices
Offerts à Dieu
Toute l'Eternité, vous ferez les délices
Du beau Ciel bleu.

4. Enfants, vous composez le virginal cortège
Du doux Agneau
Et vous pouvez redire, etonnant privilège
Un chant nouveau
Vous étes sans combats parvenus à la gloire
Des conquérants ;
Le Sauveur a pour vous remporté la victoire
Vainqueurs charmants

5. On ne voit point briller de pierres précieuses
Dans vos cheveux
Seul le reflet doré de vos boucles soyeuses
Ravit les Cieux...
Les trésors des Elus, leurs palmes, leurs couronnes
Tout est à vous
Dans la Sainte Patrie, Enfants, vos riches trônes
Sont leurs genoux...

6. Ensemble vous jouez avec les petits anges
Près de l'Autel
Et vos chants enfantins, gracieuses phalanges
Charment le Ciel.
Le Bon Dieu vous apprend comment Il fait les roses
L'oiseau, les vents
Ici-bas nul génie ne sait autant de choses
Que vous, Enfants!...

7. Du firmament d'azur soulevant tous les voiles Mystérieux
En vos petites mains vous prenez les étoiles
Aux mille feux.
En courant vous laissez une trace argentée
Souvent le soir
Quand je contemple au ciel la blanche voie lactée
je crois vous voir

8. Dans les bras de Marie après toutes vos fêtes
Vous accourez
Sous son voile étoilé cachant vos blondes têtes
Vous sommeillez.
Charmants petits Lutins, votre enfantine audace
Plaît au Seigneur
Vous osez caresser son Adorable Face...
Quelle faveur!...

9. C'est vous que le Seigneur me donna pour modèle
Saints Innocents
Je veux être ici-bas votre image fidèle
Petits Enfants.
Ah! daignez m'obtenir les vertus de l'enfance.
Votre candeur,
Votre abandon parfait, votre aimable innocence
Charment mon coeur.

10. O Seigneur! tu connais de mon âme extlée
Les voeux ardents
je voudrais moissonner, beau Lys de la vallée
Des Lys brillants Ces Boutons printaniers,
je les cherche et les aime
Pour ton plaisir
Sur eux daigne verser la Rosée du Baptême
Viens les cueillir...

11. Oui, je veux augmenter la candide phalange
Des Innocents
Mes souffrances, ines joies, je les offre en échange
D'âmes d'Enfants.
Parmi ces Innocents, je réclame une place
Roi des Elus.
Comme eux, je veux au Ciel, baiser ta Douce Face
O mon Jésus!...

L'Archange Raphaël

"Si quelqu'un est tout Petit,
qu'il vienne à moi"
(Proverbes).

Image-souvenir des frères et soeurs,
que Thérèse avait composée pour son bréviaire.

Hélène Martin, à l'âge de quatre ans et demi


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