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L’œuvre de secours de Saint Joseph Moscati Alfredo Marranzini s.j. |
[Article publié dans l’Osservatore Romano du 10 avril 2006]
Angoisse, terreur et desolation!
Il y a un siècle, le Vésuve se «réveillait». Il se manifestait avec une intensité exceptionnelle, ce fut la plus grande éruption de son histoire, éruption qui faisait penser en quelque sorte à celle de 79 avant Jésus-Christ, subie par Plinio le Vieux et décrite d’une manière très réaliste par Plinio le Jeune.
Le 4 Avril 1906 donc, la montagne se «déchira» littéralement à la côte 1.200 m d’altitude, la crevasse continuant à s’accentuer vers le bas et poursuivant sa descente jusqu’à la côte 800! Deux jours après, suite à l’ouverture d’un nouveau cratère, l’éruption devint plus violente et les jets de lave, de cendres et de pierres incandescentes amorçaient leur descente vers la mer.
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Au moment où était enregistrée la plus forte explosion, entre le 6 et le 8 Avril, un tremblement de terre venait s’ajouter à ce désastre, causé vraisemblablement par l’écroulement de la « cheminée » qui de 1 335 m se retrouvait à 1 100 m, tremblement de terre qui entraîna des conséquences désastreuses pour la population, dues en particulier aux éboulements et aux incendies.
La lecture du rapport du Prof.Giuseppe Mercalli, alors Directeur de l’Observatoire Vesuviano et qui était notoirement réputé étant l’inventeur de l’échelle sismique (1) nous apprenait que le nombre des victimes s’était élevé à 216, et que le nombre des blessés graves était de 112; de plus l’on avait enregistré 34.232 sans-abri!
Une coulée de lave détruisit la fraction Oratorio di Boscotrevase et s’arrêta à quelques centaines de mètres de Torre Annunziata. Les jets de pierres incandescentes furent à l’origine de la destruction d’habitations et de l’Eglise de Torre del Greco, ainsi que celles de Torre Annunziata, de San Giuseppe Vesuviano où un groupe de fidèles qui se trouvaient à l’intérieur et qui priaient ont été ensevelis.
A Ottaviano de même qu’à Naples, où le toit du marché de Monteoliveto, près de l’actuelle Place de la Charité, céda et causa la mort de 11 personnes, en blessant 30 autres.
Le nuage de cendres et les pierres incandescentes atteignirent Avellino, Bari, Foggia et Barletta. Angoisse, terreur et désolation!!! Les correspondants de presse italiens et provenant de pays étrangers se retrouvaient à Naples pour tenir informés les lecteurs du monde entier du déroulement de ce tragique événement.
L’écrivain et journaliste Mathilde Serao, dans son article «Le Vésuve exterminateur» du 29 Avril 1906 (Journal Il Mattino) décrit de manière impressionnante les dégâts et l’état d’épouvante dans lequel se trouvait la population. Nous en citons quelques extraits:
«...Tandis que de tous côtés, avec chaque personne, chaque communication téléphonique, s’est formé un chœur d’angoisse, de terreur, après que le premier réflexe ait été de partir, de fuir ces lieux, de courir vers d’autres endroits où peut-être l’on meurt de peur, d’épouvante et de tristesse... Sachant toutefois que la voie ferrée «circumvesuviana» est interrompue, on comprend combien il est difficile de partir, même si nécessaire, mais il faut partir vite et le faire rationnellement.
Nous avons quitté Naples au début de l’après-midi en voiture et laissons derrière nous une ville croulant sous le poids du chagrin et dans un calme assez insolite!... Nous traversons le Pont de la Madeleine à San Giovanni a Teduccio, les passants se font rares! Autour de nous, dans les rues, sur les trottoirs, dans les magasins, le silence devient plus grand, plus intense, plus profond!
La ville de Ottaviano, après la terrible éruption. C’est Dimanche il est vrai, 4 heures de l’après-midi, l’heure du repos, mais le silence est toujours plus grand à Portici, les petites boutiques et les villas fermées expriment singulièrement la gravité de la situation. De temps à autre un signe de vie, quelque chose qui bouge, qui vient à notre rencontre, une charrette, deux charrettes chargées de matelas, de mobilier, un charretier muet… conduit lentement son chargement!
Nous nous retournons pour regarder ces derniers «réfugiés». Ils fuient, leur fuite dure déjà depuis 15 heures dans toutes les directions et en particulier vers Naples, et ceux que nous rencontrons sont des «retardataires» découragés, les plus fatigués.
A Portici: désert et solitude. Tout est barricadé: fenêtres, autres ouvertures, le vide absolu, l’abandon absolu!!!Nous sentons la déprime nous envahir, le silence immense, l’abandon de Resina et de Torre del Greco, les belles petites villas entourées de jardins, de plantations d’orangers et la mer…. Nous restons muets devant ce spectacle. La terreur jamais éprouvée, la terreur de voir que toute vie a disparu d’une ville, que toute forme de vie quelle qu’elle soit s’est évanouie!! Portici, Resina, Torre del Greco: plus une âme! Villes abandonnées, villes mortes un peu comme si elles avaient été abandonnées et mortes il y a longtemps!!
Nous ne rencontrons personne qui puisse nous décrire l’importance et la nature de la panique qui a été à l’origine de leur fuite en pleine nuit, à l’aube, durant la matinée. Mais nous, nous le savons, nous l’imaginons parce que nous voyons de nos propres yeux l’abandon et la mort…. Mais Portici, Resina et Torre del Greco ont-ils eu le temps de voir? N’y avait il personne dans ces maisons et dans ces rues?
Le «Pin de cendres» s’élève colossal sur la montagne: cendres, nuages, vapeurs, éclairs fréquents de différentes couleurs qui tranchent sur le gris livide, le gris opaque du ciel! La vie est seulement là sur le mont de l’horreur!! Ici tout est mort!»
Intervention de Joseph Moscati
Sur la page de couverture de La Domenica del Corriere du 15 avril 1906, Achille Beltrame soulignait une scène hautement significative: une femme brandissant une croix orientée vers le Vésuve destructeur, entourée de paysans qui, agenouillés, imploraient le Seigneur. Seul Dieu peut dominer la nature mais il nous incombe le devoir inéluctable de collaborer afin d’éviter les désagréments et le deuil…
A cette époque, les "Hôpitaux Réunis" de Naples avaient une annexe à Torre del Greco et avaient hospitalisé des personnes âgées. Celles-ci étaient dans l’impossibilité de se déplacer et vécurent de terribles moments d’agonie exaspérante.
Le Docteur Giuseppe Moscati qui n’avait pas encore 26 ans, avait compris le danger que couraient ces malheureux, et après avoir prié, le 10 Avril, il eut raison de l’optimisme trop «aisé» des autorités et des médecins plus âgés que lui, et obtint du Directeur général des "Hôpitaux Réunis" l’ordre d’évacuation immédiate de l’Annexe de Torre del Greco et parcourut en «petite calèche», en sens inverse, la douloureuse route empruntée par les réfugiées.
Il arriva sur le seuil de l’Annexe au moment où la pluie de cendres et de pierres incandescentes atteignait son paroxysme, le vent qui soufflait venant de la mer soulevait des nuages de poussières chaudes. L’ordre d’évacuation fut transmis au Directeur, Moscati aida à l’évacuation et au transport de tous les malades par tous les moyens mis à disposition, et ce en direction de Naples.
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à l'interieur des Laboratoires de l'Hôpital "Incurabili". |
Ce fut un travail exténuant qui dura quelques heures et qui était rendu difficile à cause de l’obscurité croissante et du danger que représentait la pluie de cendres et de pierres, sans parler des cris des malades!!
Peu après l’abandon complet de l’hôpital, le toit s’effondra sous le poids de l’énorme amas de matériel craché par le volcan en éruption, l’atmosphère était irrespirable et tout était noyé dans un immense nuage de poussières.
Les malades, pour la plupart des personnes âgées, étaient saines et sauves. Moscati, défiguré par la fatigue et la sueur, le corps recouvert de poussière et de cendres, repartit immédiatement pour Naples, heureux d’avoir accompli ce qu’il avait considéré comme son devoir, dans la plus grande simplicité.
La lettre compte rendu de Moscati
Le 12 Avril, Moscati envoya une lettre personnelle au Directeur général des "Hôpitaux Réunis", le priant de transmettre intégralement au Conseil d’Administration ses suggestions concernant «l’expédition» du 10 Avril lors du transfert des malades de l’Hôpital de Torre del Greco:
"1. Gratification spéciale à l’Inspecteur Giovanni Acampora, qui s’exposa à une situation qui lui fit subir certains désagréments – sans parler de la détérioration de ses vêtements etc… et ce malgré ses propres soucis concernant sa famille et une récente nuit de garde, afin de nous accompagner à Torre del Greco, ce qui nous a fait apprécier ses réels talents de guide.
2. Indemnité spéciale aux infirmiers Gargano, Ferrigno, Marino et Lombardi. Leur discipline et leur dévouement ont contribué grandement à la réussite de mon expédition.
3. Une reconnaissance particulière pour les infirmiers Napolitano, Crocetta et Gentile qui, sous une pluie de cendres et de scories m’ont considérablement aidé lors du transport des malades.
4. Une reconnaissance - dont l’évaluation est laissée à l’appréciation de l’Administration - attribuée à l’ensemble des Sœurs et au Père Recteur, qui dans le calme apportèrent une aide morale appréciable.
5. J’insiste pour que l’Administration soit convaincue que – étant donné mon caractère et le fait que je n’ai couru aucun danger – je n’ai subi aucun préjudice, et que quiconque ayant le même âge que moi aurait agi de la même manière ou même mieux! J’implore donc l’Administration de confondre toutes les expressions de reconnaissance personnelle avec les louanges aux collègues, aux employés qui ont fait preuve d’abnégation; moi, durant ces tristes journées, j’ai assisté en spectateur, en ami, en homme de cœur sans prétention ni envie, digne seulement d’émulation.
6. Je supplie l’administration de suivre ces directives, afin de ne pas réveiller le souvenir des «cendres!»".
Cette lettre témoigne de la manière la plus naturelle et la plus éloquente de l’amour héroîque de Moscati et de toute abstraction de soi, ne voyant dans les malades que le visage de Jésus Christ. De ce fait il écrivait le 5 Juin 1922 (en soirée):
"Mon Jésus Amour! Votre amour m’a rendu sublime, votre amour me sanctifie, me fait rencontrer non une seule créature mais toutes les créatures d’une infinie beauté, tous les êtres créés à votre image et à votre ressemblance.".
Note:
1. L’échelle de Mercalli, créée en 1902, permet de mesurer l’intensité d’un tremblement de terre.
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